Une femme d’affaires
Image parfaite de la tranquille assurance, Arabya Baby ressemble à ces eaux dormantes dont les fonds remuants sinon rugissants se laissent à peine deviner… Arabya, épanouie et imposante dans son boubou émeraude, nous reçoit, en 2007, dans son salon touareg parfumé d’encens, au coeur de la ville de Mopti. Elle a vécu son enfance et son adolescence à Tombouctou, en plein désert avec, pourtant, la fraîcheur et le miroitement des eaux bleues du Niger. Comme héritage familial, elle reçoit la fibre du commerce. A l’âge de douze ans, la voilà prise «d’associativite aiguë», passion qui, alliée au commerce, assurera plus tard son indépendance financière. Elle réunit ses amies en association et les adolescentes, rassemblant leurs petites économies, se lancent déjà avec succès dans l’achat et la vente de divers petits produits, des arachides aux fagots d’herbes sèches. Arabya se marie à seize ans, quitte Tombouctou et suit son mari à Mopti. Elle se retrouve très isolée dans son nouveau milieu de vie. Nostalgie de la famille, des amies, du vent des sables… Elle réagit en faisant le tour des femmes de son quartier. Elle leur propose de se réunir en association et de commercer ensemble, chacune selon ses intérêts. Hauts cris du mari qui ne veut pas voir sa femme quitter le domicile conjugal! Qu’à cela ne tienne, Arabya courbe la tête pour les besoins de sa cause et décide que son salon sera un lieu de réunions. Puisqu’elle ne peut aller vers les femmes, les femmes viendront à elles. Son salon : un vrai gynécée à l’heure des rencontres de l’association et un repaire où l’on chuchote à l’heure des rendez-vous privés. Arabya sait tout, voit tout, dirige tout depuis sa maison. Les membres de son association commercent en gros, depuis quelques années. L’une va chercher toute la panoplie ménagère au Sénégal, l’autre s’approvisionne chaque semaine, à Bamako, en centaines d’oeufs qui voyagent sans casse sur le toit du bus, une autre encore achète, vend et cuisine les peaux de boeufs dont nous avons eu les honneurs, et Arabya fait commerce de ciment commandé au Togo tout en élevant ses cinq enfants. Quarante tonnes deux fois par mois! Elle explore le marché, se bat contre la concurrence, fait rédiger les contrats et reçoit les acheteurs. Son mari se charge du reste : organisation du transport en camions jusqu’à Mopti, transfert en pinasse jusqu’à Tombouctou. Elle n’a aucun scrupule à exploiter son mari. Qu’il assume sa volonté de ne la laisser sortir que pour les mariages, les baptêmes et autres fêtes!
Les microcrédits ont donné aux femmes de cette association le fonds de roulement nécessaire à leur réel lancement. A cette heure, elles roulent pour elles. Tout a été remboursé et elles n’ont plus besoin de prêts. De futures Mamas Benz ? Mais en quoi une Mercedes pourrait servir à Arabya qui ne sort pas de chez elle? Un regret tout de même attriste son sourire: celui de n’avoir jamais pu aller à l’école. (Merci à Dolo d’avoir traduit l’entretien du bambara au français)
Les pêcheuses du Niger
A Goura Bozo, un village atteignable en une journée de pirogue depuis Mopti, la présidente, Koumba Moussa Kampo, nous raconte le travail de la pêche. On chuchote qu’elle sait faire apparaître le mythique et rarissime lamantin, celui qu’au XVIII e siècle, les marins prenaient pour une sirène.
Je suis de l’ethnie Bozo, propriétaire du Niger, la seule capable de maîtriser le fleuve et les génies de l’eau. Je suis même fille des «maîtres des eaux». Dans ma famille, les vieux savent parler aux génies du Niger. Leurs secrets se transmettent de pères en fils ou en filles, si les garçons manquent. Les vieux sacrifient aux génies principalement pour les amadouer ou calmer leur colère, mais les rites sont cachés aux non-initiés. Tout le monde connaît les faiblesses gourmandes des génies des eaux et chacun de nous, lorsqu’il navigue sur le fleuve, leur offre des miettes de djiminta (petites boules de pâte d’arachides et mil pilés), un morceau d’aubergine ou une goutte de lait. Si des humains ou des animaux sont enlevés par les génies, les maîtres des eaux se rendent au fond du grand fleuve et s’entretiennent avec les forces sousmarines. Selon le résultat de leurs négociations, ils ramènent un cadavre ou un vivant… L’échec est souvent dû à des sacrifices oubliés ou négligés.
Des hippopotames et des lamantins Si je sais nager? Bien sûr! Tous les Bozo savent nager et, malgré mon âge, je peux encore traverser le Niger! Le fleuve est partagé comme les terres qui nous entourent. Il est divisé en portions attribuées à chaque village et chaque village a ses propres génies. Le Niger abrite quelques rares crocodiles, des hippopotames et les discrets lamantins. On vous a dit que je savais les faire apparaître ? Ne croyez pas tout ce qu’on vous raconte même s’il faut parfois se méfier d’une fille des maîtres des eaux! Donc, chaque village pêche dans la partie du Niger qui lui est attribuée. Les femmes pêchent à la nasse qu’elles enfoncent, au crépuscule, au bord du fleuve ou dans les marigots. Tous les poissons peuvent être pêchés à la nasse, aussi bien le capitaine que le silure ou la carpe, le poisson-chat, le poisson-chien, le poisson-électrique, le poisson chambre à air, le poisson-serpent ou le poisson-cheval… L’association des femmes de Goura Bozo que je préside vit uniquement de la pêche et les microcrédits nous ont permis d’acheter du matériel. Quand nous pouvons profiter d’une pirogue dont nous payons les services, nous jetons les nasses alourdies par une pierre et repérables par un bidonflotteur dans les profondeurs du fleuve. Nous pêchons aussi avec des hameçons suspendus à une corde qui traverse le fleuve et les poissons s’y crochent en passant!
Du poisson frais, séché ou fumé Bien sûr que nous connaissons les bons coins poissonneux : les poissons sont comme les humains, ils vivent en villages au fond de l’eau! La pêche aux grands filets est l’affaire des hommes. Ce sont eux qui lancent le filet épervier ou qui placent, au petit soir, le filet dormant. Seules les veuves ou les femmes sans fils peuvent pêcher au filet. Les autres, si leurs moyens financiers le permettent, peuvent acheter des filets qu’elles louent aux hommes. La meilleure saison pour la pêche est la saison froide appelée aussi saison sèche, de janvier à juin, lorsque les eaux baissent. Les poissons sont alors isolés et se concentrent dans les poches d’eau restantes, les marigots. Un poisson qui se mord la queue est courant au Mali puisque, à la saison sèche, le poisson-chat avale sa queue et se plaque au fond de cette poche humide où il survit ainsi jusqu’aux prochaines pluies. La sécheresse est une catastrophe pour nous: les pluies permettent d’élever le niveau du fleuve et les poissons quittent le courant pour aller pondre dans les zones inondées, les canaux ou les marigots. Pas de pluie, pas de ponte car aucun poisson ne cache ses oeufs dans le fleuve. Une loi empêche la pêche au moment de la reproduction, mais elle n’est pas souvent respectée! Le poisson que nous pêchons, nous le vendons frais si nous avons la possibilité de nous rendre à pied, dans la journée, dans les marchés locaux. Nous ne pouvons pas nous offrir le prix du transport du poisson en camion, cela mangerait tous nos bénéfices. S’il ne nous est pas possible de le vendre frais, nous le fumons sur des fours en banco, nous le séchons au soleil, nous le laissons aussi fermenter vingt-quatre heures dans l’eau du canari (jarre à eau en terre cuite) avant de le faire sécher. Il est plus goûteux! Notre production est vendue sur les marchés, mais sert aussi à l’alimentation familiale. Le poisson, c’est notre vie si la saison des pluies est généreuse. Dans le cas contraire, toute l’année qui suivra sera longue et difficile. (Merci à Kodio d’avoir traduit l’entretien du bozo au français )
Les femmes de l’association de Saré Bambara
Ce village de la savane sahélienne de la région de Mopti peut compter sur des femmes dynamiques dont l’accueil cordial compte parmi nos meilleurs souvenirs africains.
Réunies autour de leur présidente, Maryam Dembelé, les femmes nous entraînent à quelques centaines de mètres du village où elles nous réservent une surprise dont elles tirent une fierté légitime: sur une parcelle d’un demi-hectare entourée d’un grillage, 200 baobabs dressent leur maigre tronc sous un soleil de plomb. Dans leurs boubous colorés, les femmes nous conduisent au pied des arbres, nettoient quelques feuilles, redressent une branche et elles ne verraient pas d’un mauvais oeil que nous complimentions chacun des 200 locataires du champ qui dépassent déjà le mètre! Un champ de baobabs. Quelle idée dans une région où pas un de ces géants ne barre l’horizon de son imposante silhouette! Eh bien, justement! Le 60% des recettes des sauces qui accompagnent les divers plats de céréales comprennent des feuilles de baobabs en provenance du Pays Dogon et qui sont achetées sur les marchés. Alors, pourquoi acheter ce que l’on pourrait cultiver? Logique, dirions-nous. Et pourtant, c’est « du jamais vu dans la région ». Il s’agit là d’une « première », d’une entreprise originale, à l’encontre des traditionnels maraîchages. Il est très rare qu’une association féminine fasse preuve de créativité et d’originalité dans ses activités. Généralement, les femmes font ce qu’elles savent faire depuis toujours… Elles n’ont guère de temps pour réfléchir à l’innovation. Voilà d’où vient la fierté légitime des paysannes de Saré Bambara: avoir osé une initiative hardie, inédite, qui accompagne leurs traditionnelles cultures d’oignons. Toutes les parties du baobab sont utilisables à l’exclusion de son bois. Les feuilles, les fruits (pain de singe) et leurs graines, les fibres des branches et de l’écorce, tout est bon! Bon vent à ces 200 baobabs providentiels pour les populations rurales!
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